
Carmen Munoz-Dormoy
L'énergie d'une pionnière
De Madrid à Dijon, en passant par les chantiers du BTP et les laboratoires de recherche, Carmen Munoz-Dormoy a tracé un chemin aussi rare qu'inspirant. Aujourd'hui directrice régionale d'EDF Bourgogne–Franche-Comté, cette ingénieure d'exception incarne, avec une humilité désarmante, la force tranquille des femmes qui changent les industries.
Une vocation née à 12 ans
Tout a commencé avec un cousin éloigné, une école d'ingénieur en Espagne, et une évidence. Carmen Munoz-Dormoy n'avait pas encore 13 ans quand elle a su ce qu'elle voulait faire de sa vie. « Je suis bonne en maths et en physique depuis petite », dit-elle simplement, comme si la suite allait de soi. Baccalauréat en Espagne, trois ans de classe préparatoire intégrée à Madrid, major de promotion — le parcours s'enchaîne avec une logique implacable.
La bascule arrive en 1989, sous la forme d'un programme Erasmus. Direction Paris, puis Châtenay-Malabry. Un mois et demi de cours intensif de français, et Carmen se jette dans le grand bain. « L'avantage des maths, c'est que c'est un langage universel ! » En trois mois, elle maîtrise le français. En 1992, elle décroche un double diplôme d'ingénieur franco-espagnol. Un poste l'attend à Madrid. Elle choisit la France.
« Je pars du principe que si on ne progresse pas, on régresse. »
Faire ses armes dans un monde d'hommes
Son premier poste dans un bureau d'études BTP la plonge dans un univers foncièrement masculin. Sur les chantiers, elle est respectée par les ouvriers. La hiérarchie, elle, peine à se faire à cette femme à un poste de conduite. Carmen encaisse, apprend, s'adapte — et forge un caractère en acier. C'est cette carapace qui lui servira de passeport à toutes les étapes suivantes.
En 1997, elle franchit les portes d'EDF par la voie de la recherche, dans le domaine des économies d'énergie et de l'innovation dans le bâtiment. Révélation. « J'ai trouvé une équipe engagée et je ne me suis pas ennuyée une seule journée. » Elle devient cheffe de groupe, se forme à HEC en management et en marketing, puis enchaîne les responsabilités : directrice déléguée d'unité, directrice régionale chez Enedis Champagne-Ardenne, passage dans l'éclairage intelligent au sein d'une filiale EDF, retour en R&D. Un parcours en zigzag, mais toujours vers le haut.
Le leadership au féminin ? Simplement humain
À la question du leadership féminin, Carmen répond sans détour : « Je pense que tout vient de l'éducation. Il n'y a pas de différence selon le genre, mais selon les expériences de chacun. » Et de citer la maternité comme révélateur inattendu : après ses grossesses, elle dit avoir développé une empathie plus grande, une capacité d'écoute décuplée. « Je suis devenue meilleure », confie-t-elle avec un sourire franc.
Issue d'un quartier populaire, elle n'a pas été épargnée par les remarques humiliantes — « Maintenant les femmes font des écoles d'ingénieur ! » Ce mépris, elle l'a transformé en carburant. « Cela a développé l'humilité en moi, et je crois que c'est un atout qui m'a servie toute ma carrière. » Chez EDF, elle a enfin trouvé des modèles féminins, des femmes brillantes qui tenaient des conférences, qui dominaient les matières scientifiques. De quoi construire, à son tour, une posture de modèle pour les générations suivantes.
« Nous ne pourrions pas nous passer de cerveaux brillants — qu'ils soient féminins ou masculins. »
Un message aux filles qui hésitent
Si les femmes restent encore minoritaires dans les filières scientifiques et industrielles, Carmen en voit clairement la raison : « Le frein, ce sont des formations stéréotypées que les filles ne s'autorisent pas à rejoindre. Nous sommes loin des 50 % dans les écoles d'ingénieurs, et cela se répercute mécaniquement dans les entreprises. » La solution passe par les modèles. Comme Claudie Haigneré a ouvert la voie à une génération d'astronautes, Carmen et ses équipes interviennent régulièrement dans les établissements scolaires, travaillent avec les associations Elles bougent et Women in Nuclear, multiplient les témoignages.
À la lycéenne qui hésite, elle adresse un message direct et chaleureux : « Les métiers se sont modernisés. La charge physique a été automatisée. Il y a de vraies opportunités de carrière, des salaires attractifs, et une compatibilité réelle avec une vie de famille. En Bourgogne–Franche-Comté, nous couvrons toute la filière, de la formation à la fabrication. » Et d'ajouter, avec cette franchise qui la caractérise : « On les attend ! »
Sarah Milien

