
À Auxerre, les représentants agricoles de l’Yonne ont lancé un avertissement clair : la crise agricole n’est plus un simple accident de conjoncture. Elle touche désormais au cœur du modèle français. Autour de Damien Brayotel, président de la FDSEA 89, d’Hélène Dapvril, vice-Présidente, de Franck Pouillot, secrétaire général, de Sébastien Neveux, troisième vice-président, de Charles Baracco et d’Antoine Vax, représentants des Jeunes Agriculteurs, le message est sans détour : produire devient plus difficile, transmettre plus incertain, vivre de son métier parfois impossible.
Entre charges qui explosent, prix subis, normes qui s’empilent, concurrence importée et dérèglement climatique, les agriculteurs ne demandent pas un traitement de faveur. Ils demandent des règles lisibles, une concurrence équitable et la possibilité de vivre de leur travail.
Quelques chiffres donnent la mesure du décrochage : un déficit moyen évoqué de 7 000 euros en 2024 dans les grandes cultures, une filière élevage où trois exploitations sur dix auraient disparu en dix ans, et des prix qui peuvent basculer en quelques semaines, au point de remettre en cause un équilibre déjà fragile.
Derrière ces données, une question s’impose : la France veut-elle encore produire ce qu’elle consomme ?

La colère est passée, la mobilisation se poursuit
Il y a eu les barrages, les tracteurs, les opérations coup de poing. Mais dans les fermes, la crise n’a pas disparu avec le retour au calme. Elle s’est déplacée dans les comptes d’exploitation, les arbitrages de semis, les investissements différés, les projets de transmission suspendus.
Le sujet dépasse le revenu des exploitants. Il touche aux filières locales, aux outils de transformation, aux abattoirs, à l’installation des jeunes, à l’entretien des paysages et, au bout de la chaîne, à l’assiette des consommateurs.
« On ne demande pas des privilèges. On demande simplement de pouvoir vivre de notre métier. »
L’effet ciseau atteint un seuil critique
La mécanique est connue : les charges montent, les prix restent subis. Carburant, engrais, alimentation animale, produits vétérinaires, assurances, matériel, taux bancaires : presque tous les postes augmentent. En face, les prix de vente restent soumis à des marchés que les exploitants ne maîtrisent pas.
Dans les grandes cultures, les représentants agricoles évoquent trois années consécutives de revenus négatifs. La campagne suivante n’apporte pas de répit : une quatrième année déficitaire est déjà redoutée.
En élevage bovin, l’agriculteur rencontré explique qu’un prix autour de 7,50 euros le kilo carcasse constituait un bon équilibre. Ce niveau permettait de respirer, de couvrir les charges, de donner une perspective. Mais la perte rapide de près de un euro par kilo en un mois change brutalement la situation. À cette vitesse, l’équilibre disparaît, les trésoreries se tendent et les investissements deviennent impossibles.
Car le problème n’est pas seulement la baisse d’un prix. C’est l’absence de direction.
« Si on nous disait que pendant dix ans il faut se serrer la ceinture pour un plan précis, nous serions prêts à l’entendre. Mais là, il n’y a aucune vision. On ne sait pas où on va. »
Cette phrase résume une partie du malaise agricole : les exploitants ne dénoncent pas seulement la difficulté du moment, mais le sentiment d’avancer sans cap, entre normes nouvelles, marchés instables, injonctions contradictoires et promesses de simplification qui tardent à produire des effets.

Le climat, troisième mâchoire du ciseau
À la pression économique s’ajoute une autre contrainte : le dérèglement climatique. Dans l’Yonne, il n’est plus une série d’événements exceptionnels. Il devient une nouvelle normalité, imprévisible et coûteuse.
Printemps trop humides, sécheresses estivales, automnes erratiques : le calendrier agricole perd en fiabilité. Pour les céréaliers, l’aléa climatique complique des équations déjà fragiles. Pour les éleveurs, il pèse sur les stocks fourragers et les coûts alimentaires. Pour ceux qui veulent se diversifier, il rend les investissements plus risqués.
Comment construire un projet agricole à vingt ans quand la visibilité économique ne dépasse parfois pas quelques mois et que les repères climatiques eux-mêmes sont bouleversés ?
Dans un département marqué par des zones intermédiaires, des sols parfois superficiels et une forte exposition aux aléas, la gestion de l’eau devient centrale. Retenues, haies, couverts hivernaux, pratiques de conservation, adaptation des cultures : les solutions existent, mais elles supposent d’investir. Encore faut-il en avoir les moyens.
L’Yonne, un territoire agricole sous tension
La crise résonne particulièrement dans l’Yonne. Les marges de manœuvre y sont plus réduites : terres parfois plus difficiles, densité de population plus faible, outils de transformation moins nombreux, exposition forte aux aléas.
Le département conserve toutefois des équipements stratégiques, notamment deux abattoirs, l’un pour le bovin, l’autre pour la volaille. Ces outils ne sont pas accessoires. Sans abattoir, sans atelier de découpe, sans plateforme logistique, la promesse du local reste incomplète.
Produire localement ne suffit pas. Encore faut-il pouvoir transformer, conditionner, transporter et vendre dans des conditions économiquement viables.
Grandes cultures : faut-il encore semer ?
Dans un département de céréales, la question aurait semblé impensable. Elle est pourtant posée aujourd’hui : faut-il encore semer ?
Semer, pour un céréalier, c’est engager des charges importantes sans garantie sur le rendement ni sur le prix. À cela s’ajoutent la dépendance aux engrais, la fiscalité environnementale, la concurrence de productions étrangères soumises à d’autres règles, et la baisse relative des soutiens publics.
Les représentants agricoles évoquent des aides PAC fortement réduites au fil du temps, parfois divisées par deux en vingt ans selon certains profils. Le sujet n’est donc pas seulement le montant de l’aide, mais l’écart grandissant entre contraintes imposées, charges supportées et rémunération réelle.
Si des terres sont mises en sommeil productif, ce n’est pas seulement un problème individuel. C’est une fragilité supplémentaire pour la souveraineté alimentaire.
Concurrence étrangère : l’angle mort de la souveraineté
La France affirme vouloir renforcer sa souveraineté alimentaire, mais laisse entrer sur son marché des productions qui ne répondent pas toujours aux mêmes exigences sociales, environnementales ou sanitaires.
Les agriculteurs ne refusent pas les règles. Ils contestent l’asymétrie : les normes pèsent ici, tandis que des produits venus d’ailleurs peuvent bénéficier de conditions de production moins contraignantes.
La balance commerciale agricole et agroalimentaire illustre cette fragilité. Encore excédentaire, elle s’est nettement dégradée ces dernières années : l’excédent agroalimentaire français est passé de 10,2 milliards d’euros en 2022 à 4,9 milliards en 2024. Derrière ce recul, une question : que vaut une souveraineté alimentaire si le pays importe de plus en plus ce qu’il pourrait produire lui-même ?
Volaille : une filière possible, mais freinée
La volaille illustre les contradictions françaises. La demande existe, la consommation est forte, mais un poulet consommé sur deux ne serait pas produit en France.
L’Yonne dispose pourtant d’atouts : des exploitations céréalières, un outil d’abattage, des débouchés locaux, une demande pour les circuits courts. Sur le papier, la filière coche les cases de l’emploi, de la diversification, de la relocalisation et de la souveraineté.
Mais les projets de bâtiments avicoles se heurtent aux délais administratifs, aux procédures et aux oppositions locales. La contradiction est là : on ne peut pas réclamer de la volaille française, locale et mieux tracée, tout en refusant les bâtiments nécessaires à sa production.

Antoine Vax et Charles Baracco, représentants des jeunes agriculteurs de l’Yonne.
Jeunes agriculteurs : la passion ne suffit plus
Les jeunes ne manquent pas toujours d’envie. Beaucoup aiment le métier, le territoire, les animaux, la terre. Mais l’installation suppose des engagements lourds : foncier, bâtiments, cheptel, matériel, emprunts sur de longues durées.
Le décrochage démographique est considérable. La France comptait environ un million d’agriculteurs au tournant des années 1980-1990. Ils seraient aujourd’hui moins de 400 000. En une génération, le pays a perdu une part majeure de ceux qui le nourrissent.
Comment convaincre une banque lorsque les prix sont imprévisibles ? Comment reprendre une exploitation quand la visibilité économique est réduite ? Comment demander à un jeune de s’engager sur vingt ans alors que les règles, les coûts et le climat changent sans cesse ?
Une agriculture peut absorber de mauvaises années. Elle ne peut pas survivre durablement si les jeunes renoncent à reprendre.
Les questions qui fâchent
Peut-on parler de souveraineté alimentaire si l’on laisse disparaître les producteurs et les outils de transformation ?
Le consommateur est-il prêt à payer le vrai prix d’une production française plus contrôlée ?
Peut-on refuser les projets agricoles près de chez soi tout en achetant des produits importés ?
La simplification administrative promise existe-t-elle réellement sur le terrain ?
Comment demander à un jeune de s’endetter sur vingt ans sans visibilité durable ?
Comment adapter les exploitations au dérèglement climatique sans soutien massif à l’investissement ?

Hélène Dapvril - Vice Présidente de la FDSEA89
La loi d’urgence agricole : une réponse attendue, mais encore à prouver
Dans ce contexte, le projet de loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles arrive comme une réponse politique attendue. Présenté en Conseil des ministres le 8 avril 2026, le texte s’articule autour du triptyque affiché par le ministère : « libérer, protéger, construire ». Il entend apporter des réponses sur la simplification, la protection des productions, les projets de territoire, le stockage de l’eau ou les conditions de concurrence.
Mais sur le terrain, l’attente dépasse l’addition de mesures. Les agriculteurs ne demandent pas seulement une loi de plus. Ils demandent une trajectoire. Une cohérence entre ce que l’État exige, ce que le marché impose et ce que le pays affirme vouloir défendre : sa souveraineté alimentaire.
C’est là que le texte sera jugé : sur sa capacité à répondre à cette question simple — veut-on réellement produire en France, avec des agriculteurs capables d’investir, de transmettre et de vivre de leur métier ?
Si la loi ne donne pas de visibilité, si elle ne rétablit pas des conditions de concurrence plus équitables, si elle ne permet pas aux jeunes de se projeter, elle risque de laisser intact le cœur du malaise : l’impression d’un monde agricole sommé de changer sans qu’on lui dise clairement vers quoi.
Une piste locale : le PAT de l’Auxerrois
Face à ce constat, aucune solution ne suffira seule. Mais certaines démarches locales peuvent ouvrir un chemin. C’est le cas du Projet Alimentaire Territorial de l’Auxerrois, identifié dans la réflexion locale comme un levier possible pour reconnecter production, transformation et consommation.
Depuis 2022, la Communauté d’agglomération de l’Auxerrois construit un PAT destiné à favoriser une alimentation locale, durable, accessible et économiquement viable pour les producteurs. En 2024, il a obtenu sa labellisation de niveau 2, marquant le passage de la phase d’étude à celle de la mise en œuvre concrète.
Son intérêt tient à son point de départ : non pas le prix d’appel au consommateur, mais le coût de revient du producteur. L’idée est de structurer les filières à partir d’un prix qui permette réellement à l’agriculteur de vivre, et non du prix le plus bas attendu en bout de chaîne.
La prochaine étape est celle de la mutualisation. L’ambition est de conventionner avec les partenaires du territoire, dont le Conseil départemental de l’Yonne et plusieurs communautés de communes. Sept PAT sont désormais engagés dans le département. L’enjeu n’est pas de créer sept systèmes parallèles, mais de faire converger les démarches autour d’outils partagés.
Le maillon décisif reste celui de la transformation. Produire localement est possible. Vendre localement est souhaitable. Mais entre les deux, il faut abattre, découper, conditionner, stocker, transporter. Ces étapes ont un coût qu’une exploitation seule ne peut pas toujours absorber.
Un abattoir partagé, un atelier de découpe mutualisé, une plateforme logistique commune peuvent changer l’échelle du modèle sans lui faire perdre sa proximité. C’est là que le PAT peut devenir autre chose qu’un projet institutionnel : un outil concret au service des producteurs.
Mais cette piste ne pourra produire ses effets que si elle s’inscrit dans une vision plus large. Car les agriculteurs le disent : ils peuvent accepter des efforts, des transitions, des contraintes, à condition de savoir vers quoi on les conduit.
Une crise de cohérence
La crise agricole n’est plus seulement une crise de revenus. Elle est devenue une crise de cohérence : entre les normes imposées ici et les produits importés, entre la souveraineté affichée et la compétitivité réelle, entre le discours sur l’installation des jeunes et la réalité des risques qu’on leur demande de prendre.
Dans l’Yonne, les agriculteurs ne disent pas que tout est perdu. Ils disent que le temps se resserre. Les exploitations tiennent encore parce que les familles encaissent, parce que les investissements sont repoussés, parce que la passion continue de porter ce que l’économie ne rémunère plus toujours.
Mais un modèle qui tient par l’épuisement de ceux qui le portent n’est pas durable.
Au fond, les agriculteurs ne demandent pas qu’on leur promette un avenir facile. Ils demandent qu’on leur dise lequel. Sans producteurs, il n’y a ni souveraineté alimentaire, ni territoires vivants, ni indépendance durable.
Sarah Milen

